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Intersexuation

 

Publication : 14/10/2016
Écrit par : Ségolène Roy et Alexandre Magot
avec le concours de Mathieu Le Mentec (militant intersexe, président du GISS – Groupe d’information et de soutien sur les questions sexuelles et sexuées), Odile Fillod et Nadine Coquet

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I – Qu’appelle-t-on « intersexuation » ?


On appelle intersexuation le fait de posséder des marqueurs de sexe (anatomiques, hormonaux, chromosomiques et génétiques) qui ne suivent pas les schémas typiques (au sens de normes). On peut donc considérer trois cas :
– soit un marqueur (ou plusieurs) est intermédiaire entre les formes féminine et masculine typiques (ex : organe génital érectile de forme intermédiaire entre un clitoris et un pénis) ;
– soit il correspond à un troisième type (ex : caryotype X0) ;
– soit ces marqueurs ne sont pas tous typiques du même sexe (ex : caryotype XY avec anatomie externe typiquement féminine, ou caryotype XX avec niveaux d’androgènes en circulation typiques du sexe masculin).

Les cas d’intersexuation sont donc très variés [1], et la plupart des écarts à la norme sont invisibles à la naissance. Ils se révèlent à la puberté, au cours de l’âge adulte ou jamais. Ils peuvent, par exemple, être mis en évidence à l’âge adulte à l’occasion d’une recherche en cas de stérilité, lors d’une opération, ou encore d’un « test de féminité [2] » réalisé dans le cadre de compétitions sportives.

II – Terminologie


Parfois, on emploie le terme « intersexualité » pour évoquer la situation d’intersexuation et « intersexuel·le·s » pour désigner les personnes intersexes. Mieux vaut éviter ces terminologies qui entretiennent une confusion avec la sexualité, alors qu’il est question de sexuation.

Autrefois on désignait certain·e·s intersexes par le terme d’« hermaphrodites ». Ce terme est encore utilisé parfois pour décrire certains cas d’intersexuation, mais il est à éviter parce qu’il laisse à penser, comme c’est le cas dans l’hermaphrodisme rencontré dans d’autres espèces ou dans la mythologie grecque, que les personnes intersexes possèderaient les deux types d’organes génitaux, dits masculins et féminins, entièrement formés et fonctionnels, ce qui n’est pas le cas. Par ailleurs, il est source de fantasmes qui entretiennent un regard voyeuriste et stigmatisant vis-à-vis des personnes dites intersexes.

III – La bicatégorisation des sexes à l’épreuve de la science


L’ensemble des cas d’intersexuation témoigne du fait qu’à aucun niveau de description biologique (anatomique, hormonal, chromosomique ou encore génétique) il n’existe en termes de sexe deux groupes humains absolument distincts [3]. Chaque paramètre, ainsi que les combinaisons entre ces paramètres, présentent de grandes variations. Dans notre espèce, seuls les gamètes sont soit femelles, soit mâles, mais ils ne peuvent servir de base à une catégorisation des personnes dans la mesure où un grand nombre d’individus ne produit pas (pas encore, ou plus, ou jamais) de gamètes.

On voit alors que la bicatégorisation des êtres humains en femmes et hommes ne peut être considérée comme une évidence donnée par la « nature ». Il n’y a pas deux sexes biologiques comme il y a quatre groupes sanguins. En revanche, il existe deux normes de sexe issues de constructions sociales et culturelles (voir « Genre » [à venir]). Ainsi, la notion d’intersexuation elle-même relève également d’une construction sociale et d’une vision normative : c’est la volonté de catégoriser les personnes en deux sexes qui place certaines d’entre elles en situation d’« intersexuation ». Il y aurait d’un côté les personnes « intersexes », hors normes (et hors humanité ?), et de l’autre les personnes « endosexes [4] », dont le développement sexuel est considéré comme normal par la médecine et par la société.

La bicatégorisation sociale a été construite en excluant les personnes qui présentaient des écarts par rapport à ces normes (voir « Déconstruire la notion de normalité »), et en les rendant invisibles. La médecine est un moyen de cette invisibilisation. Les médecins, du fait de cette catégorisation des êtres humains, font encore trop souvent en sorte que la réalité des sexes corresponde davantage à un modèle normatif, c’est-à-dire que le sexe des bébés intersexes soit davantage conforme à l’idée que l’on s’en fait : soit masculin soit féminin, et associé à des caractéristiques subjectives (par exemple quand il s’agit de déterminer jusqu’à ou à partir de quelle longueur l’organe érectile sera considéré comme un clitoris [5] ou comme un pénis – les deux organes ayant la même origine embryologique).

IV – La normalisation des corps dits intersexes et ses implications en termes de droits humains


À la naissance d'une personne, un·e représentant·e du corps médical lui assigne un sexe. Cet acte d'assignation prend la forme d'une affirmation verbale performative (au sens où elle produit l'effet de faire socialement de cette personne une fille ou un garçon) et de la rédaction du certificat de naissance présenté par la suite par les parents à l'officier/ère d'état civil. Cet acte relève d’une obligation juridique et repose actuellement sur l’apparence des organes génitaux externes.

La vision subjective et normative des sexes précédemment décrite a des conséquences particulièrement graves en termes d’atteintes aux droits humains quand elle se traduit par la mise en place d’un processus de normalisation des organes génitaux. Cette normalisation se fait selon des normes hétérosexuelles d’après lesquelles le sexe anatomique n’a de pertinence qu’en tant qu’il permet – en théorie – une sexualité réduite à la pénétration vaginale par un pénis : il en découle l’idée que « normaliser » un sexe, c’est créer un vagin pénétrable [6] ou un pénis capable de pénétrer. Par ailleurs, une vision androcentrée du processus de sexuation prédomine. Elle conduit à considérer que le sexe est féminin « par défaut » (voir « Déconstruire la notion de “sexe par défaut” »). Il est ainsi souvent considéré comme « plus facile » pour les médecins de faire d’un·e nouveau-né·e intersexe une fille [7]. Or dans l'immense majorité des cas, la situation d’intersexuation ne relève pas en elle-même de la nécessité médicale au sens juridique du terme [8].

Pourtant, des protocoles médicaux aux conséquences irréversibles, parfois très lourds, longs et douloureux, se font sans le consentement des interessé·e·s – nouveau-né·e·s et nourrissons –, et souvent sans évoquer l’intersexuation. Et le risque est grand de porter atteinte à leur santé physique et psychologique [9], à leur capacité à ressentir du plaisir, voire à leur fertilité – mais aussi à leur scolarité. La France a été condamnée en 2016 [10] par le Comité de l’ONU des Droits de l’enfant et le Comité de l’ONU contre la torture pour des opérations ou traitements d’enfants intersexes considérés comme des mutilations sexuelles.


NOTES

[1] Différents cas d’intersexuation et leur prévalence ont été répertoriés (en anglais) par l’ISNA (Intersex Society of North America) dans « How common is intersex », d’après Melanie Blackless, Anthony Charuvastra, Amanda Derryck, Anne Fausto-Sterling, Karl Lauzanne, and Ellen Lee, « How sexually dimorphic are we? Review and synthesis », American Journal of Human Biology, 12:151-166, 2000 (en anglais). 

[2] Anaïs Bohuon, Catégorie « dames ». Le test de féminité dans les compétitions sportives, Paris : éditions iXe, 2012. Voir les vidéos présentées dans les ressources pédagogiques.

[3] Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science [Sexing the body. Gender Politics and the Construction of Sexuality, 2000], Paris : La Découverte et l’institut Émilie-du-Châtelet, 2012. 

[4] Pour reprendre l’expression proposée par le sociologue intersexe trans Cary Gabriel Costello.

[5] Cette vision normative peut conduire à des excisions injustifiables au regard de la nécessité médicale. Voir Martin Winckler, « Excisions chirurgicales “a minima”. Quelques réflexions médicales et éthiques », L’école des soignants, 24 février 2016. 

[6] Auquel cas la vaginoplastie s’accompagne de l’usage de bougies dites de dilatation insérées dans le vagin afin qu’il ne se referme pas. Jusqu’à peu les parents étaient sollicités pour le faire sur leur fille, ce qui légalement et psychologiquement relève du viol. Sous la pression des militant·e·s intersexes, ces pratiques semblent avoir cessé aujourd’hui et ce sont aux adolescentes que les médecins préconisent de le faire sur elles-mêmes.

[7] Cynthia Kraus, Céline Perrin, Séverine Rey, Lucie Gosselin et Vincent Guillot, « Démédicaliser les corps, politiser les identités : convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n° 1, 2008, p. 4-14.

Article 16-3 du Code civil, modifié en 2004 : « Il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne ou à titre exceptionnel dans l’intérêt thérapeutique d’autrui.
Le consentement de l’intéressé doit être recueilli préalablement hors le cas où son état rend nécessaire une intervention thérapeutique à laquelle il n’est pas à même de consentir. »

La nécessité médicale peut être d’ordre thérapeutique, préventive ou esthétique. Le ou la patiente doit avoir reçu une information complète et loyale, donner son consentement, libre et éclairé, et pouvoir le retirer à tout moment. Quand la nécessité est d’ordre esthétique, en théorie les parents ou tuteurs légaux ne peuvent donner leur consentement à la place de l’enfant.
Voir également Benjamin Moron-Puech, « Aspects juridiques et éthiques des actes médicaux de conformation sexuée réalisés sur des personnes mineures. Étude du concept de nécessité médicale et de la place du mineur dans les décisions médicales le concernant », Revue Droit & Santé, 2013, hors-série n° 50, p. 200-214, également disponible sur HAL (archives ouvertes).

[9] Le seul fait d’assigner un sexe a des effets sur la manière dont l’enfant va se percevoir et être perçu·e, traité·e, éduqué·e. Dans une société où la norme de sexe et de genre est binaire, le fait que l’assignation soit extérieure à l’enfant en situation d’intersexuation contribue à générer des « dysphories de genre » considérées de nouveau comme des pathologies, cette fois-ci par certain·e·s psychiatres.

[10] Seelenlos, « Mutilations génitales intersexes en France : nouveau verdict de l’ONU », Stop Intersex Genital Mutilations in Children’s Clinics !, 22 juillet 2016.