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Comment prendre en compte les élèves trans

Publication : 31/07/2017

Écrit par : Loé Lis, activiste intersexe et trans, membre du Collectif Intersexes et Allié⋅es, de l'Organisation Internationale Intersexe, et de OUTrans

À lire également sur ce site sur le même thème :

– Définitions et réflexions : Transidentités, Alexandre Magot et Ségolène Roy avec le concours de Loé Lis et Sacha Touilh 
Aborder la question transidentitaire à l'école : quelques pistes, Arnaud Alessandrin
Manuels scolaires et transidentités, cas des manuels scolaires d'enseignement scientifique ES/L, Alexandre Magot

Les représentations médiatiques des personnes trans en France peinent à mettre en scène, de façon assumée, des trans mineur·es. Du côté de l’accès aux droits et aux ressources médicales, l’arbitraire règne. Alors que les jeunes homosexuel·les bénéficient au moins d’un faible investissement institutionnel, les mineur·es trans restent le point aveugle des politiques à l’égard de la population trans. En effet, les pouvoirs publics se montrent largement réticents, car ils présupposent l’hostilité des parents, et en particulier de certains mouvements de parents d’extrême-droite, extrêmement réactifs sur la question de l’identité de genre (comme on l’a vu avec la désinformation de masse sur la “théorie du genre)”. Ils tendent donc à éviter toute confrontation sur ce terrain. Pourtant, comme pour toutes les oppressions et toutes les violences, la transphobie doit être l’affaire de toute la société, et ne pas être plus tolérée dans la famille qu’ailleurs. Les équipes éducatives trouvent donc pleinement leur place dans le soutien et l’accompagnement des élèves trans.

Quelques éléments de définition

La transidentité est le fait de ne pas s’identifier au genre (féminin ou masculin) auquel on a été assigné·e à la naissance.

Les personnes qui s’identifient au genre auquel elles ont été assignées à la naissance sont cisgenres. Les personnes qui ne s’identifient pas au genre auquel elles ont été assignées à la naissance sont trans. On utilise de préférence le terme “trans” qui fait consensus dans la communauté, plutôt que “transgenre”, ou pire, “transsexuel·le”. Pour plus de précisions, voir l’article Transidentité.

Le fait de ne pas s’identifier au genre d’assignation ne signifie pas nécessairement s’identifier à l’autre genre établi par la norme hétéropatriarcale* [les termes suivis d’un astérisque sont définis en bas de l’article]. Certaines personnes ne s’identifient à aucun des deux genres, ou simultanément ou successivement aux deux. Elles sont non binaires.

L’assignation de genre est un processus qui commence dès la période prénatale et a été largement étudié par le mouvement féministe. Il consiste à attribuer un genre, à attendre ou à condamner une série de comportements en fonction de ce genre. Le genre est établi sur la base des organes génitaux externes visibles à la naissance, selon des critères cissexistes*. Dans notre société hétéropatriarcale, tou·tes les enfants sont assigné·es à l'un des deux genres, même les enfants intersexes (voir Intersexuation), qui sont mutilé·es pour que leurs organes correspondent à ces critères et pour faciliter leur perception par le corps médical et leur famille comme appartenant bien à l'un de ces deux genres : masculin ou féminin.

On parlera de personnes AFAB (assignées filles à la naissance) et de personnes AMAB (assignées garçons à la naissance) pour distinguer des parcours différents, sans que cela signifie quoi que ce soit de l’identité de genre* réelle de ces personnes.

On ne reviendra pas ici sur les détails de l’assignation de genre masculine et féminine, qui sont bien connus : les enfants assigné·es garçons devront être fort·es et faire preuve d’un esprit aventurier, ne pas exprimer leurs sentiments de tristesse en public, et s’iels se conforment à ce genre, iels se verront octroyer des avantages sociaux : plus d’écoute, plus de valorisation, plus de libertés… Les enfants assigné·es filles devront prendre soin des autres et de leur apparence, faire preuve de discrétion et de calme, démontrer leur sensibilité en public, et se verront confronté·es à une oppression systémique : iels devront davantage prendre part aux travaux ménagers, sont davantage exposé·es aux agressions sexuelles et aux viols, leur liberté de mouvement est davantage limitée…

Les enfants assigné·es garçons mais ne s’identifiant pas à ce genre subissent également une oppression spécifique : la transphobie, et pour celles qui s’identifient comme des filles, la transmisogynie ; iels sont aussi impacté·es par le sexisme et l’hétéropatriarcat (au travers des injonctions présentes dans les productions culturelles, notamment).

Les enfants AFAB comme AMAB qui ne se conforment pas aux normes de genre seront également victimes de l’homophobie ambiante. Les enfants AMAB non conformes à leur genre d’assignation sont plus durement réprimé·es, car nous vivons dans une société qui hait et méprise le féminin (voir les repères statistiques du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes). Les pairs rejettent avec violence toute trace d’appartenance à un groupe dominé, pour ne pas se retrouver à leur tour ostracisés.

Le vécu des enfants trans AMAB et AFAB est donc différent à bien des égards. Iels seront toutefois tou·tes brimé·es, du fait de leur manque de conformité, par les personnes garantes de l’ordre social : les familles, les pairs sous la pression collective, ainsi que les personnels éducatifs.

Les violences peuvent être verbales, psychologiques, physiques, sexuelles. L’outing (en l’occurrence le fait de révéler la transidentité d’une autre personne contre sa volonté), l’ostracisation, le mégenrage (le fait de genrer une personne selon son assignation de genre et non son identité de genre, au travers du langage : pronoms, termes, accords, prénom...) constituent des violences particulièrement présentes. Les conséquences sont dramatiques : décrochage scolaire, violence contre soi-même (troubles alimentaires, comportements addictifs, automutilation…) pouvant aller jusqu’à des suicides ou des tentatives de suicide.

En tant que personnel éducatif, nous avons une responsabilité particulière pour protéger et accompagner ces enfants, et cela commence par comprendre comment nous-mêmes participons – même à notre insu – à leur discrimination.


Voici 5 axes sur lesquels nous devons être particulièrement vigilant·es :


Veiller à ne pas renforcer artificiellement l’assignation de genre des enfants et adolescent·es

Cela signifie concrètement ne pas traiter les enfants « en tant que filles » ou « en tant que garçons » et à ne pas renforcer les stéréotypes de genre en général. En creux, cela renvoie à une éducation non genrée : il n’est pas question de leur dicter des comportements en fonction de leur genre supposé. Cela signifie aussi ne pas astreindre les élèves à des tenues différenciées, à des équipes ou des groupes non mixtes, sauf dans le cas très spécifique des groupes non mixtes constitués sur la base d’une oppression  par exemple, pendant une séance ponctuelle sur les violences sexistes dans le cadre de l’éducation à la sexualité, on peut indiquer que les groupes se font sur la base du vécu du sexisme, et sont donc réservés aux filles cisgenres, et aux personnes trans. Dans tous les cas, il faut favoriser l’autodétermination des élèves. Il ne revient pas aux personnels éducatifs de déterminer qui est une fille ou un garçon, d’autant que certain·es ne s’identifient ni comme l’un·e ni comme l’autre.


Laisser de la place pour que la transidentité s’exprime

Par des discours inclusifs, par la visibilité des thématiques trans dans les supports pédagogiques, dans la littérature, mais aussi par des exercices de théâtre ou de jeux de rôles par exemple, on peut participer à réduire le degré de violences à l’égard des élèves trans et à déconstruire la transphobie des autres, et peut-être permettre aux premièr·es de se sentir dans un cadre suffisamment sécurisant pour pouvoir sortir du placard s’iels le souhaitent.

Il est ainsi utile d’avoir recours à un langage épicène et non genré (qui fait apparaître les deux genres ou ne le fait pas apparaître, voir dans La langue et le sexisme « Pour une rédaction épicène ») et de ne pas lier anatomie et genre dans notre discours. En SVT plus spécifiquement, cela passe par le fait de ne pas genrer des organes (deux exemples d’activités ici et ).

De manière générale, il est important d’aborder la transidentité comme une réalité qui fait partie de nos sociétés, de ne pas l’exotiser, de ne pas la présenter seulement sous un jour dramatique, à grand renfort de statistiques de suicides, de ne pas la pathologiser en adoptant des termes médicaux ou psychiatriques. Il s’agit de la banaliser, d’en faire quelque chose qui fait partie du quotidien, de l’univers de nos élèves.

Cela peut passer par le fait de demander aux élèves le prénom, les pronoms et les accords qu’iels veulent pour elleux-mêmes. Cela pourra paraître absurde à certain·es mais le simple fait de poser la question permet de soulever que ce n’est pas une évidence, et progressivement peut permettre à des élèves de s’affirmer.

Répétons-le : vous ne savez pas si vous avez des élèves trans. Vous ne pouvez pas le deviner, ni le savoir tant que vous ne leur aurez pas permis de se sentir assez à l’aise pour l’exprimer. Il est erroné de croire qu’on adaptera son discours lorsque le cas se présentera : il s’est peut-être bien déjà présenté. Croire le contraire, c’est adhérer à des stéréotypes infondés.


Soutenir les élèves trans de façon individualisée

Un·e élève qui fait un coming-out trans (qui déclare sa transidentité), à une seule personne ou beaucoup plus publiquement, doit être extrêmement entouré·e et soutenu·e. La famille va souvent exercer des violences au moins psychologiques à son encontre, ses pairs également (les zones non surveillées et de vulnérabilité comme les toilettes ou les vestiaires sont particulièrement critiques).

Il importe que l’équipe pédagogique soutienne la personne, et ce de façon très concrète : en facilitant le changement de prénom dans les documents courants, en utilisant systématiquement le bon genre pour s’adresser à elle, mais aussi en parlant d’elle, même en son absence ; en la soutenant matériellement si nécessaire (pour l’achat d’une garde-robe, d’accessoires…), en se montrant particulièrement vigilant·e vis-à-vis des signes de mal-être qui pourraient apparaître ou s’aggraver, en accompagnant l’élève aux rendez-vous médicaux qu’iel souhaiterait entreprendre (pour des bloqueurs de puberté, par exemple). Il est toujours utile de prendre contact avec des associations d’auto-organisation trans et de mettre l’élève en contact avec elles, également pour rompre son isolement.


Se baser sur l’autodéfinition

Dans la même logique que les points précédents, mais de manière plus explicite, il est important de laisser les élèves, qui sont des enfants ou des adolescent·es, se définir elleux-mêmes. Cela signifie qu’une personne qui n’est pas conforme aux normes du genre qui lui a été attribué à la naissance n’est pas trans tant qu’elle ne l’a pas déclaré. Il existe des femmes qui correspondent plutôt à des normes de genre masculines et des hommes qui correspondent plutôt à des normes de genre féminines (des femmes ou des hommes cis… ou trans). Les butchs comme les folles, par exemple, font partie de la culture queer, et ne sont pas forcément trans pour autant. En revanche il ne nous appartient pas de juger de la pérennité ou de la légitimité d’une identité : si un·e élève nous fait part de sa transidentité, en particulier si cette dernière est non binaire, il est inacceptable de jouer de notre position pour exercer une pression à une définition qui nous conviendrait davantage, dans un sens ou dans l’autre. En particulier il n’est pas tolérable de lui faire un laïus pour le/la « convaincre » qu’iel se trompe, qu’iel peut « simplement » être un garçon sensible ou une fille sportive… Ce qui nous amène au dernier point.


Déconstruire sa propre transphobie

Nous vivons dans un monde profondément transphobe, et en particulier transmisogyne (discriminant à l’égard des femmes trans). En tant que membre de l’équipe éducative, nous avons un devoir de nous éduquer, de lire, d’écouter, et d’interroger nos propres représentations et réflexes.

Nous pouvons avoir tendance à projeter énormément de normes sur ce que les personnes trans sont censé·es être ou ressentir. Il est courant, même pour des allié·es de bonne volonté, de parler de « une fille dans un corps de garçon » ou inversement, par exemple. Pour dire les choses clairement : un garçon trans a un corps de garçon, puisque c’est un garçon, et que c’est son corps. L’injonction au « passing », c’est-à-dire au fait de correspondre aux normes de genre associées à son identité de genre, s’abat de façon contradictoire sur les personnes trans : à la fois on les accuse d’être fausses si elles ne s’y conforment pas, et dans le même temps on les accuse de reproduire et de véhiculer des stéréotypes lorsqu’elles le font. La meilleure position est donc tout simplement de les laisser tranquilles ! La notion de « dysphorie » est également importante. Il faut rappeler que c’est une notion pathologisante, introduite par la psychologie et la médecine – deux champs historiquement dominés par des hommes cisgenres hétérosexuels – qui considèrent la transidentité comme une maladie mentale. Elle peut être utilisée par des personnes trans pour exprimer un rapport d’inconfort, voire de rejet profond de leurs corps, et en particulier de leurs caractéristiques sexuelles primaires et secondaires, ce qui est particulièrement vif à l’âge auquel nous avons la charge d’adolescent·es. Il n’appartient pas à qui que ce soit de juger de la pertinence de ces sentiments. Il s’agit seulement d’aider, lorsque c’est possible, la personne à soulager cette douleur. Il faut aussi garder deux éléments en tête. Le premier, c’est que la « dysphorie » est largement un produit direct de la transphobie : nous ne sommes pas « coincé·es dans le mauvais corps », nous sommes coincé·es dans la mauvaise société. Pour beaucoup de personnes trans, en particulier jeunes, le rejet de certains attributs vient du fait que ces derniers sont utilisés par les transphobes pour pratiquer le mégenrage (genrer la personne selon son assignation de genre et non son identité de genre). La seconde, c’est que toutes les personnes trans ne vivent pas de dysphorie, et que le fait d’être « assez » ou « pas assez » trans ne peut pas être un critère de légitimité.


Définitions

* L’hétéropatriarcat est le système sociopolitique dans lequel le groupe social des hommes cisgenres hétérosexuels dominent les autres groupes sociaux, dans le but de maintenir l’oppression et l’exploitation des femmes et personnes assignées femmes. Il impose l’hétérosexualité et la cisidentité comme normes, ainsi qu’un système binaire et hiérarchique entre masculin et féminin, dans lequel les genres sont complémentaires et exclusifs.

* Le cissexisme est l’idéologie hétéropatriarcale selon laquelle il n’existe que deux genres (homme/femme), la masculinité étant l’apanage des hommes, et la féminité la caractéristique des femmes, tout cela étant indéfectiblement corrélé aux organes génitaux.

* L’identité de genre est le ou les genre(s) auxquel(s) une personne s’identifie.


Quelques ressources

Assignée garçon, de Sophie Labelle : une bande dessinée en ligne qui met en scène différents personnages enfants (des personnes assignées garçons) dont plusieurs sont trans. L’héroïne du premier tome, Stéphie, est une petite fille trans. Cette série est utile pour aborder la thématique trans avec les enfants, mais aussi pour former les adultes ! Il existe même un cahier de coloriage (Ça déborde ! Cahier de coloriage sur les genres et les sexes, éd. Des ailes sur un tracteur).


Des romans

– Cat Clarke, Opération pantalon, Paris : Robert Laffont, 2017
– Lisa Williamson, Normal(e), Paris : Hachette, 2017
– Julie Anne Peters, Cette fille, c’était mon frère, Toulouse : Milan, 2016 
– Virginia Woolf, Orlando, Paris : Le Livre de Poche, [1928] 2002


Des vidéos de jeunes trans
s’exprimant à la première personne
Trans’périences (FtM)
Laura’s Life (MtF)
Princ(ess)e LGBT (non binaire)


Pour adultes

– Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin, La transyclopédie. Tout savoir sur les transidentités, Des ailes sur un tracteur, 2014
– Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin, Tableau noir. Les transidentités et l’école, Paris : L’Harmattan, 2014
– Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes, Lyon : Tahin Party, 2014
L’Observatoire des transidentités (ODT) 
– Un lexique et des brochures dans l’onglet “Ressources” du site de l'association OUTtrans


Associations

Acceptess Transgenres (Paris) 
Association Nationale Transgenre 
C’est Pas Mon Genre (Lille)
Chrysalide Asso (Lyon)
Clar-T (Toulouse)
Ouest Trans (Bretagne)
Association OUTrans (Paris)
Association « Prendre Corps » (Picardie)
RITA Grenoble (Grenoble)
T.TIME TRANS 13 (Marseille)
Trans-Info (07/43/48)
TRANS INTER action (Nantes)
Le Refuge : ligne d’urgence 7j/7 24h/24 : 06 31 59 69 50
Guide complet sur www.ftmvariations.org : Guide associatif trans et intersexe en France, janvier 2017